Pékin underground est un reportage réalisé par Alain Le Bacquer, qui a suivi l’évolution de la scène underground Pékinoise et l’a vu passer de la clandestinité à la culture mainstream. Photographe de formation, il délaisse ses premiers amours le temps d’un reportage pour partager avec nous un univers difficilement accessible.
Pouvez-vous nous parler un peu plus du projet, vous êtes photographe de formation, comment en êtes-vous arrivé à passer derrière la caméra ?
Je suis photographe indépendant depuis à peu près 1995, j’ai suivi un cursus de formation de photojournaliste, et bien plus tard deux formations de réalisation documentaire et technique caméra afin de me familiariser avec ce nouveau type d’écriture. J’ai travaillé entre autre pour des revues en tant que photo reporter. Puis j’ai commencé à bosser sur Pékin en 2001, j’y suis allé une première fois, un voyage d’un mois, où je voulais m’intéresser à la jeunesse et au rock en Chine après avoir lu un livre qui s’appelait Les bonbons chinois de Mian Mian, qui est une romancière chinoise.
J’ai découvert qu’il y avait un esprit rock, une sorte de début de liberté pour la jeunesse chinoise, c’était en 2000, 11 ans après Tian’anmen. Puis après, je suis retourné à Pékin sept fois en six ans. Le projet s’est un peu affiné et est devenu plus personnel, sur le milieu underground, sur la scène alternative artistique et musicale.

Comment avez-vous réussi à entrer en contact avec les acteurs de ce milieu ? Existe-t-il une répression qui empêche les rencontres ?
il n’existe pas vraiment de répression au sens premier du terme, pour éviter les ennuis ces artistes vivent juste un peu plus cachés. Ils n’avaient pas le droit d’être dans de grands concerts au centre de Pékin, ils étaient donc plutôt à la périphérie de la ville. Ils n’étaient pas vraiment réprimés, ils se produisaient juste dans des endroits un peu cachés, branchés, à la mode, des cafés où il y avait des concerts. S’il y avait une interdiction, ils migraient au dernier moment dans un autre endroit. C’était plus un jeu “du chat et de la souris » qu’une répression sauvage.
En Chine, les choses sont tolérées puis peuvent changer très vite, en une semaine on peut décider qu’on va frapper fort sur une catégorie sociale.
De loin, on a l’impression qu’il n’y a aucune liberté d’expression car, par exemple, il y a un contrôle absolu d’internet, on ne peut pas se connecter sur Facebook, il y a comme une grande muraille de Chine virtuelle, une sorte de firewall très puissant. Plusieurs personnes travaillent pour le gouvernement afin de maintenir ce contrôle.
Pourtant, il existe une réelle liberté d’expression tant que les choses ne sont pas faites frontalement.
Lors de notre dernier voyage on voulait interviewer Al Weiwei, malheureusement on n’a pas pu car il préparait son exposition à la Tate Gallery. C’est un des artistes qui avait les prises de position les plus conséquentes envers le régime. Il s’est fait photographier sur la place Tien’anmen avec un “fuck” sur la poitrine. Il avait pris des positions fortes contre la corruption des élites en Chine, c’est surtout pour ça qu’il a été arrêté. Les artistes qui sont moins virulents et moins frontaux envers le régime ont moins de problèmes.

J’ai eu l’occasion de discuter avec un artiste chinois, MC Yan, qui rejoint un peu vos propos, puisque son site internet divulguant des photos où il avait tagué la muraille de Chine a été fermé deux jours après son ouverture.
Oui exactement. Fut un temps où il y avait des raves parties qui étaient tolérées sur la muraille de Chine encore que… on était prévenu une heure à l’avance. Il a été dit que des étrangers avaient pissé sur la muraille de Chine, ce qui avait permis de dire qu’on ne respectait pas la culture chinoise, et donc d’interdire ces rave parties.
Pour les tags, je sais que j’ai suivi des tagueurs lors de notre dernier tournage, jusqu’à présent ils n’ont pas eu d’ennuis, mais je pense que tagger sur la muraille est une grosse provocation. En tout cas je n’ai pas observé de répression sauvage du graff, au contraire on les invite à tagger certains murs.
Pour en revenir à mon projet, je me suis rendu compte, petit à petit, qu’il y avait un milieu alternatif underground, je n’ai pas vu ça du premier coup et je me suis glissé dans ce milieu par l’intermédiaire de français, ou d’autres personnes qui connaissaient certains artistes, c’est des rencontres qui se sont faites progressivement.
J’avais fait un premier projet qui était un livre de photos en noir et blanc qui est sorti en 2008. En revenant, j’ai voulu apporter un nouveau regard qui n’était plus seulement un travail de photographe, mais en y apportant un aspect documentaire. L’idée c’était de retrouver des protagonistes et de voir ce qu’étaient devenus ces milieux underground. Je me suis aperçu qu’on était déjà, pour certains, sur des milieux plus overground qu’underground. Sans parler de culture mainstream, certaines scènes alternatives étaient intégrées ou devenaient plus commerciales. La scène underground s’est un peu dilatée ces derniers temps, depuis 2008.
Dans cette scène underground, y a-t-il des artistes qui vous ont marqué plus que d’autre ?
A l’époque, symboliquement, il y avait les groupes de punk à Pékin où je retrouvais un peu de ce que j’avais connu moi-même en 1977 en France et puis à Londres, même si c’était une sorte de copie, j’y ai retrouvé l’énergie.
Sont-ils fortement influencés par nos propres cultures ?
Oui. En tout cas ils essaient de retrouver un mix de cultures, tout en gardant une identité personnelle et chinoise à exprimer, plutôt que de copier la musique occidentale. Au début, il y a eu une soif de musique occidentale et d’art contemporain. Les musiciens ont été fortement inspirés car tout arrivait par Internet, même si beaucoup de choses étaient bloquées, c’est vrai que c’était une source incroyable d’information. Avant cela il y avait aussi les disques bloqués à la douane, qu’on poinçonnait, qui étaient interdits, mais revendus sous le manteau. Ils arrivaient tout de même à écouter de la musique rock, même punk. Et donc je dirais que c’est vers le milieu des années 90 que cette scène a commencé à devenir importante.
Il y avait des squats vers le Palais d’été, avec des communautés de rockers qui ont été expulsées, ils se sont alors retrouvés dans des villages d’artistes d’où ils ont été expulsés à nouveau. Aujourd’hui il n’y a plus de villages avec des communautés réelles de rockers et on est maintenant dans une phase beaucoup plus individualiste que dans les années 2000.
Et pour en revenir au choix du média, pourquoi la vidéo plus que la photo ?
Parce que je pensais qu’on était à une époque où il existe des croisées entre les modes d’expression, et que donc la vidéo et surtout le son, apportent d’autres formes de narration à notre projet avec Mihai le co-réalisateur web.
















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